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Le champ de la relation

Padma
21/11/2025 09:35:00
Celui qui travaille la terre se découvre, au fil de sa relation à celle-ci, instrument de la Vie. Lui est donnée l’expérience intime de l’émerveillement, de la communion et de la gratitude. L’abondance de la terre ainsi que l’épanouissement de son être lui sont donnés, non seulement par grâce, mais également comme fruits d’un chemin, c’est dire de tout un travail.

Il ne suffit pas à celui qui travaille la terre de tomber en amour avec un coin de terre et de croire dans le potentiel caché de cette terre. Il prend appui sur sa perception subtile que cette terre porte en elle un potentiel pour ne pas se laisser arrêter par des apparences parfois hostiles. Il va au-delà du visible pour donner son adhésion à ce qu’il ne voit pas encore mais devine. Son propre désir de participer à la Vie le porte au-delà de ses doutes.

Il se met à la tâche. Il défriche, laboure la terre, l’ensemence pour ensuite l’arroser. Dès qu’une pousse émerge, il en prend soin en la protégeant de toute agression extérieure. Quand les intempéries arrivent, qu’un jeune arbre fruitier a des branches de cassées, il taille et répare ce qui peut l’être. Il ne se laisse pas lui-même abattre. Il fait à la fois confiance en la Grande Vie tout en participant à son humble mesure à l’émergence de la vie.

Il s’incline devant les lois de la nature pour semer au moment juste, et semer ce que cette terre peut recevoir et faire fructifier. Il ne laisse pas sa fatigue ou ses besoins propres prendre le dessus. Il choisit de répondre aux besoins de la terre avant tout. Quand il se rend compte ne pas avoir répondu aux besoins spécifiques de tel ou tel plan, il le reconnaît humblement et en tire des leçons pour la saison suivante. Il apprend de la terre elle-même en se mettant à son écoute, en l’observant avec attention. Il découvre que tout ne repose pas uniquement sur ses épaules, mais qu’en même temps il est coparticipant à cette création et que sans lui, ce serait bien différent. Il se sent un élément du Vivant. Il ne rechigne pas au travail car sachant qu’il est au service de la Vie. Son corps peut être fourbu de douleurs, mais il sait que la Vie va émerger. Cela le soutient, lui donne force et courage, le nourrit en secret et l’agrandit. Il y a des moments où des efforts continus lui sont demandés. A d’autres moments lui est demandée une patience confiante comme dans cette attente sacrée d’une gestation intime et secrète. Quand les fruits de son labeur arrivent, c’est à la fois l’émerveillement, la communion et la gratitude. La saveur des fruits a une qualité toute particulière. Elle porte en elle ses heures de travail, sa fatigue mais aussi sa confiance, son attention, son soin, et au fond qui il est dans son être. Là encore, il ne pense pas que cette abondance lui est acquise et qu’il n’aura plus aucun effort à fournir. Il sait dans son cœur, son âme et son corps que sa relation à la terre demande à être entretenue, nourrie tout au long des saisons de sa vie comme dans la relation à un grand être vivant.

Alors que le paysan se donne entièrement à son labeur pour participer à l’émergence de la vie, sommes-nous prêts à notre époque à nous engager corps et âme dans une relation pour participer à l’émergence de l’amour ? Combien d’entre nous cherchent uniquement une relation non engageante sans prise de tête ? Qui est prêt à sortir de sa zone de tranquillité, à s’impliquer, à s’engager, dans son cœur et son âme, dans une relation pour la faire s’épanouir ? Combien ne cherchent qu’à « consommer » la relation sans participer à sa création ? Combien vivent la relation comme une énième distraction et échappatoire à leur vide intérieur ? Rares, très rares sont ceux qui ressentent encore ce frémissement révérentiel devant la sacralité de la relation.

Certains affirmeront haut et fort qu’il n’y a aucun rapport entre ce qui a trait à la terre et la relation, que la relation de coeur et d’âme se donne sans aucun effort à fournir ou n’est tout simplement pas. Chacun de nous admettra aisément que la terre a à être travaillée pour donner ses fruits. Par contre, peu d’entre nous admettront qu’une relation demande une implication réelle, profonde et constante de notre part pour ouvrir sur une communion.

A l’image de la terre, la relation demande à être travaillée, défricher, labourée, ensemencée, arrosée, ensoleillée, et demande soin et attention constante. Nous sommes invités, au coeur de la relation, à nous sentir chacun coparticipants à la création de l’amour. Nous avons à nous découvrir chacun instruements de l’amour. Mais cela nous demande de nous mettre au service de cet amour sans compter nos efforts. Chacun, dans la relation, est invité à participer à l’émergence de cet amour en labourant la relation, en l’ensemençant, en l’arrosant, en l’ensoleillant chacun à sa façon, chacun à son moment. La relation ne repose pas sur les épaules de l’un mais repose entre les mains de chacun.

Entrons dans le champ de la relation en étant conscients du devoir sacré qui nous revient de défricher notre propre terre intérieure. N’attendons pas que ce soit l’autre qui nous mette en contact avec la vie secrète de notre être. Acceptons que le champ de la relation nous révèle les zones en nous à défricher et à labourer. L’humilité nous demande de travailler ce qui a à l’être en nous et dans notre façon d’être au coeur de la relation. Ne pointons pas du doigt les zones de travail de l’autre mais offrons-lui l’accompagnement de notre présence pour lui permettre de faire le travail qui lui revient.

Lorsque les premières intempéries surviennent, ne prenons pas prétexte sur cela pour abandonner cette relation pour une terre plus clémente. Il appartient à chacun de reconnaître les besoins de l’autre qui n’ont pas suffisamment été pris en compte. Il revient à chacun d’ajuster ses paroles, gestes et comportements pour réparer ce qui a pu être abîmé par les premiers orages. Chacun peut apprendre à tirer des leçons de chaque avarie pour être davantage à l’écoute de la relation et au service de l’amour. Chacun est appelé à s’incliner devant les lois du coeur et de la relation, à respecter les lois de l’amour comme le paysan s’inclinant devant les lois de la nature.

Devenir des cultivateurs de l’amour demande à ne pas laisser notre cœur se durcir sous prétexte que cette relation sera semblable à la précédente et ne donnera donc aucun fruit savoureux. Découvrons les fruits que nous avons envie de partager avec l’autre. Créons ensemble une terre qui sera prête à fleurir par la grâce divine. Mais cessons de croire que l’amour nous tombera entre les mains tel un fruit mûr sans que nous ayons à y participer. A l’image du paysan qui est en lien avec le Vivant et participe à la Vie de par son travail, choisissons de devenir des instruments de l’amour en nous donnant à cette œuvre.

Le paysan travaille la terre en recourant à des outils qui sont les mêmes aux quatre coins du globe. De la même façon, le champ de la relation demande à être travaillée par l’outil essentiel de la parole. Mais combien restent réfractaires à une communication ouverte et authentique alors qu’elle est la garante d’une relation vraie et profonde ? Combien d’hommes et de femmes vivent sous le même toit, mangent à la même table, dorment dans le même lit sans se parler d’âme à âme et de coeur à cœur ? Combien ignorent ce que l’autre vit, ressent,aime ou aimerait, ce qui le fait vibrer ou le fait pleurer ? Combien d’hommes et de femmes ne font que vivre l’un à côté de l’autre sans se rencontrer véritablement, sans se rejoindre, restant chacun enfermé dans leur mutisme ? La parole est ce qui nous différencie de l’animal. La parole nous humanise, et elle est en mesure de nous élever vers notre dimension divine. Les mots ne sont pas que des mots. Ils véhiculent l’énergie de notre âme. Mettre en mots, c’est ainsi donner à entendre, à voir, à ressentir, offrir en partage notre âme, c’est dire qui nous sommes. Les mots permettent de tisser des liens, de créer des ponts, d’ouvrir des fenêtres et des portes pour qu’il y ait fécondation mutuelle. La fécondité d’une relation ne peut en aucun cas se réduire à la procréation. Le champ de la relation est bien plus vaste que la parcelle de la procréation. De même qu’un champ peut englober plusieurs parcelles, de même le champ de la relation embrasse nombre de dimensions : la dimension spirituelle, intellectuelle, affective, sensuelle et sexuelle, et matérielle. Pour beaucoup une seule dimension de la relation occupe toute l’attention au détriment des autres laissées à l’abandon. Si notre aspiration est de vivre une relation riche et féconde en tant qu’âmes, dans une dimension de cœur, et de façon incarnée, sachons-le, cela nous demandera un engagement, une implication réelle et constante dans des ajustements créateurs à tous les niveaux pour prendre en compte et en considération chacun. La fécondité essentielle d’une relation est de permettre à chacun, par la rencontre, de naître à sa profondeur, c’est dire vivre le dévoilement de l’amour enfoui en son être pour le laisser croître et l’offrir en partage.

Mais qui aujourd’hui est prêt à un tel chemin, une telle implication, un tel engagement de chaque jour et chaque saison de la relation? Qui est prêt à entrer réellement en relation, à creuser la relation, l’approfondir et à se laisser labourer par elle ? Qui est prêt à créer véritablement un lien de cœur et d’âme, à renforcer ce lien, le consolider, le rendre vivant et fécond par son attention et son soin ? qui est prêt à réparer la relation quand elle a été abîmée en reconnaissant ses erreurs et maladresses, en demandant pardon, en réajustant ses paroles, gestes et comportements ? Peu ... très peu ... peut-être même personne ... Car, il faut le dire, la plupart d’entre nous croyons davantage en l’abondance de la terre que dans la bénédiction de l’amour ...

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